Le Tao, une voie qu’on n’impose pas.
Le taoïsme est une philosophie chinoise vieille de 2500 ans. Elle est fondée sur un texte court et presque énigmatique, le Daodejing. On l’attribue à un sage qu’on appelle Laozi, « le Vieux Maître ».
Sa proposition est simple à énoncer. Elle est vertigineuse à habiter.
Il existe un principe à l’œuvre derrière toute chose : le Tao, la Voie. On ne le commande pas. On ne le force pas. On l’habite, ou pas.
Voyez-vous, le sage taoïste ne lutte contre rien. Il observe l’eau. L’eau qui descend toujours vers le bas. L’eau qui contourne le rocher sans jamais le combattre. Et pourtant elle finit par le creuser.
C’est ce qu’on appelle le wu wei, le non-agir. à ne pas confondre avec la passivité. L’art de ne rien forcer.
Derrière cet art, il y a une condition silencieuse : il faut avoir désarmé son ego pour laisser le courant passer à travers soi sans s’y opposer.
Impossible d’habiter le Tao sans avoir d’abord fait le ménage en soi.
Confucius, ou la nécessité de structurer
Quelques siècles plus tard apparaît Confucius. Avec lui, une proposition presque inverse.
Laozi dit : retire-toi, simplifie, laisse faire.
Confucius dit : structure, accomplis tes devoirs, honore les rites qui te relient aux autres.
Ce n’est pas un hasard de calendrier. La Chine se complexifiait. Les villes grandissaient. Une sagesse du retrait ne suffisait plus à tenir une société entière.
Le confucianisme a apporté ce dont le monde avait besoin à ce moment précis : un cadre, une hiérarchie bienveillante, une éthique tournée vers l’extérieur.
« Confucéen le jour, taoïste la nuit »
Pendant des siècles, ces deux courants ont semblé se tenir face à face. L’un invite à sa propre présence, l’autre à sa place dans le monde.
Et pourtant la culture chinoise a fini par trouver entre eux un équilibre: Confucéen le jour, taoïste la nuit.
Un même homme pouvait servait l’État dans la journée, suivre les rites, les devoirs, la hiérarchie.
Et le soir, rentré chez lui, il redevenait simplement lui-même. Libre. Relié au Tao. Débarrassé des rôles.
Ce sont deux mouvements d’une même respiration.
On ne peut pas s’extraire de la société pour se retrouver. Et on ne peut pas servir la société sans s’être d’abord retrouvé.
Quand le corps devient un laboratoire
Au douzième siècle, un homme nommé Wang Chongyang pousse cette intuition plus loin encore.
Après une vie ratée de fonctionnaire, il se retire. Il vit dans une tombe qu’il a creusée lui-même. Il en revient pour fonder une école : le Quanzhen, la Réalité Totale.
Sa proposition est radicale pour l’époque : taoïsme, bouddhisme, confucianisme ne sont que trois langages pour la même vérité.
Et cette vérité, il la place non plus dans les rituels externes, mais dans le corps lui-même. Le corps devient un laboratoire.
On y trouve trois trésors :
Le Jing — l’essence vitale, la plus dense
Le Qi — le souffle, ce qui circule et anime
Le Shen — l’esprit, la conscience la plus subtile
Toute la pratique, qu’on appelle l’alchimie interne, consiste à raffiner l’un dans l’autre. Jusqu’à retrouver le vide originel. C’est-à-dire le Tao lui-même.
Une sagesse sans genre
Ce qui me touche le plus dans cette histoire, c’est qu’elle ne s’est pas refermée sur les hommes.
Parmi les sept disciples de Wang Chongyang, il y avait une femme : Sun Bu’er. Elle a quitté mari et enfants pour suivre le chemin seule. Elle est devenue la figure tutélaire de toute une tradition féminine de cette même alchimie. Une preuve simple : le travail intérieur n’a jamais eu de genre. Même si les chemins pour y parvenir peuvent différer.
Les mêmes mots, des bouches différentes:
Épicure disait que le bonheur tient à peu de choses.
Le Bouddha disait que la souffrance vient de ce que nous nous accrochons.
Laozi disait que le sage ne possède rien, et qu’ainsi rien ne lui manque.
Ce sont les mêmes mots. Dans des bouches différentes.
Et aujourd’hui ?
Nos vies sont bien plus encombrées qu’au temps de Laozi. Je crois pourtant que cette sagesse n’a rien perdu de sa pertinence.
Nous sommes tous, à notre façon, confucéens le jour. Nous tenons nos rôles, nos responsabilités, nos engagements envers les autres.
La question est de savoir si nous redevenons taoïstes la nuit.
Si nous nous accordons ce moment où l’on dépose les rôles. Où l’on redescend vers la simplicité. Où l’on laisse le courant nous traverser sans rien forcer.
Ce n’est pas un repli égoïste. C’est, je crois, exactement le contraire.
On ne peut donner aux autres une présence vraie qu’à partir d’un intérieur qui s’est lui-même apaisé. La société a besoin de gens structurés, c’est vrai. Mais elle a tout autant besoin de gens qui ont fait la paix avec eux-mêmes avant de revenir vers elle.
Le jour et la nuit ne sont pas en concurrence. Ils se répondent.
Et c’est peut-être là, dans cet aller-retour patient entre soi et les autres, que se loge la seule alchimie qui vaille.